Des racines et des elles.

« Quand je serai grande, je serai Pepe Mujica »

Six mois de présidence Macron, et je sature. Chaque semaine apporte son lot d’arrogance, de mépris de classe et de mépris tout court, pour tout ce qui ne s’appelle pas « start-upper », manager, PDG, chef de projet, chef d’entreprise, auto-entrepreneur.

Ce mépris des « petits » n’émane pas uniquement de notre président mais de toute sa cour et de tous ses semblables. Mépris également de la nature, sauf si cela peut servir la communication présidentielle. Car, selon l’Élysée, « Make our planet great again », ça sonne bien dans les sommets internationaux. Je suis sincèrement attristée de voir tant de nos concitoyens gober cette communication pseudo-écologiste. Je maintiens le terme de pseudo-écologie, car il suffit pour le comprendre de regarder l’intervention de notre président devant la fédération nationale des chasseurs le 14 mars 2017. On y voit Emmanuel Macron faire rire la salle en affirmant au sujet du programme politique des écologistes : « Je me suis arrêtée à la page sur le nucléaire, ça m’a suffi. »

Tant que l’écologie rime avec « croissance » verte et « économie » circulaire, tout va bien, les mots-clés sont là. Vous aurez tous bien compris que dans l’expression « protection des zones humides », « préservation des terres agricoles », les mots-clés sont absents…

Fin novembre j’ai visionné le documentaire d’Heidi Specogna Pepe Mujica, le président et la motte de terre, sur José Mujica, président de l’Uruguay entre 2010 et 2015, surnommé affectueusement « Pepe » par les Uruguayens. J’en ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux ou inversement, je ne sais plus.

Il faut dire que le contraste avec notre « président » était immense.

Contrairement à Emmanuel Macron, José Mujica a réellement changé la façon de faire de la politique. Il a réellement reversé 90 % de son salaire pour la construction de logements sociaux et il a réellement continué de rouler avec une vieille Coccinelle. Il n’a pas écrit de livre intitulé Révolution, il a combattu la dictature militaire uruguayenne et a été emprisonné et torturé pendant douze ans.

Mais, ce qui marque le plus profondément, c’est que cet homme citant Aristote et Borges devant les ouvriers et les paysans, est un travailleur de la terre. Sa légitimité, il la tient du sol qu’il cultive dans la ferme de sa femme, la sénatrice Lucia Topolansky. Ses célèbres métaphores renvoient souvent à des choses simples, comme le fait que l’homme soit le seul animal capable de détruire son propre environnement. Sa sagesse et sa philosophie, il a su les transmettre aux femmes et aux hommes de son pays sans les infantiliser. En luttant sans cesse contre le capitalisme et les modes de domination, quels qu’ils soient.

Le contraste entre nos deux pays se trouve aussi dans la manière de mener des réformes sociétales.

Pendant que je participais aux débats parlementaires d’une majorité soi-disant de gauche, l’Uruguay faisait sa transformation sociale : quand nos discussions s’enlisaient lamentablement sur le mariage pour tous, les députés uruguayens votaient le mariage gay, sereinement, le 12 décembre 2012. Alors que nous avons besoin d’avancer, en France sur la dépénalisation du cannabis, José Mujica a souhaité éradiquer le trafic mafieux pour protéger la jeunesse uruguayenne. La loi sur la légalisation de la vente de cannabis a été votée fin 2013.

« Les républiques n’ont pas été proclamées pour que les présidents, les sénateurs ou les ministres deviennent les nouveaux nobles »

Plus le quinquennat d’Emmanuel Macron avance plus le gouffre entre ces deux hommes m’apparaît immense. Dans la façon de concevoir le rôle des hommes et des femmes politiques également. Dans une interview accordée à Christophe Ventura pour Le Monde diplomatique en espagnol, Pepe Mujica en parle longuement :

« Même président, je n’ai jamais cessé d’être un combattant de la lutte sociale et je pense que ce qui me rend un peu différent, c’est justement cela. Je n’ai pas été avalé par la fonction. […] Les républiques n’ont pas été proclamées pour que les présidents, les sénateurs ou les ministres deviennent les nouveaux nobles. Et que le risque grandisse de les voir se préoccuper avant toute chose de leur propre avenir économique. »

Alors qu’il s’apprêtait à quitter ses fonctions présidentielles, son analyse politique rejoint l’image que j’ai aujourd’hui de la politique française :

« On commence par ne plus croire aux hommes politiques, puis aux partis. Et à la fin, c’est l’être humain qui ne croit plus en lui-même. Que reste-t-il alors ? Le nihilisme. Il semblerait que les sociétés modernes soient des sociétés désenchantées. »

Quant à son regard sur nos sociétés modernes, il est extrêmement lucide :

« Le gaspillage dans notre société de consommation, jamais satisfaite, aboutit à une perte collective de solidarité. Le monde moderne est de plus en plus riche mais chaque fois moins solidaire. »

Que de ressemblance avec le discours de Bernard Lambert [le cofondateur des Paysans Travailleurs] sur le plateau du Larzac en 1974 ! Même esprit et surtout même force.

La classe politique d’aujourd’hui devrait s’en inspirer largement. En tout cas moi, c’est décidé, quand je serai grande, je serai Pepe Mujica !